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A year abroad in London

Les journées londoniennes d'une luciole indécise.

Débuts erratiques

Premier jour

Difficile de se concentrer. Pas d'intimité dans ce dortoir. Un américain qui sent fort le parfum et la cigarette fait des allées et venues entre ses différentes affaires. Il marmonne, il ne reste pas en place. J'ai erré dans la ville, plus désœuvrée que jamais. Même mes pensées ne trouvent pas à quoi se rattacher comme elle le font d'ordinaire. J'ai toujours quelque chose qui m'obsède, un amour, un rêve, un projet, mais là, rien. J'ai tout laissé derrière moi, aucune prise nouvelle. Il est encore trop tôt pour éprouver quoi que ce soit. Les rues me sont indifférentes, elles me traitent de même, comme une étrangère. Larges et moqueuses, elles me demandent ce que je fais ici, et je leur réponds que je ne sais pas trop encore. La vague curiosité du touriste ennuyé me prend à la vue d'un écureuil et des statues d'art moderne de Regent's Park. Un léger sourire, signe de la seule émotion du jour avec ma bouffée de panique vite disparue face à mon université, se dessine sur mon visage quand je suis entre Camden et Mornington Crescent. Je me sens un peu plus quelque part dans ce quartier là. Chez moi ? Pas encore, mais quelque chose comme une affection naissante. Voilà que l'américain mange, et souffle, il ne s'arrête pas. J'ai peur de perdre mes affaires, d'oublier quelque chose d'important. Je ne range jamais les choses au même endroit. Tiens, maintenant, il se lave les dents. Il doit s'ennuyer, lui aussi, il vient d'arriver. Ses sacs en plastique bruissent, il a peut-être perdu quelque chose. J'aurais aimé avoir des amis pour aller traîner dans Soho, je n'ose pas y aller seule. J'aime bien Soho et ses affiches rutilantes, ses drapeaux multicolores qui parent les bars, ses innombrables jeunes gens en quête de divertissement. Demain, j'aurais plus de matière pour m'occuper. Pour le moment, je reste en suspension.

Débuts erratiques

Second jour

J'ai assisté à la conférence pour les étudiants étrangers de mon université. Il est aisé de se faire des connaissances bienveillantes parmi eux, nous partageons les mêmes incertitudes. J'ai néanmoins croisé beaucoup de français, ce qui m'a déplu. Les étudiants anglais paraissent plus difficile d'accès, mais c'est à eux que j'aimerais parler. Leur manière d'accentuer les mots ou d'élider certaines syllabes me charme, j'ai l'impression qu'ils détiennent la vérité que je cherche, l'essence de leur langue. Cela ne leur coûte aucun effort et ils ont pourtant quelque chose d'admirable.

Oxford Street, démesurément large, et ses boutiques clinquantes, ont failli avoir raison de mes forces. Il y avait parfois une telle foule qu'elle ne tenait pas sur le trottoir, du moins, c'était le cas au niveau de la station « Oxford Circus ». Mais j'ai fini par explorer le grand magasin de luxe, Selfridges, et j'ai retrouvé l'atmosphère déplaisante et d'une brillance exagérée des centres commerciaux haut de gamme français. Je cherchais une librairie, en vain. Rassemblant mes dernières forces, je fis demi-tour et rejoignis Picadilly. Dans une ambiance tout aussi scintillante, je trouvai ce que je voulais. Me voici donc en possession d'une série d'articles de Lord Russell sur la logique. Il écrit avec une clarté admirable, quand, du moins, il n'emploie pas des notations qui me sont inconnues. Puis, une camarade de cursus me rejoignit pour une dernière errance, dans les rues de Soho cette fois-ci. Tout le français que j'avais contenu dans la journée retentit alors, rapide, comme si un barrage cédait d'un coup à la pression de l'eau. J'ai remarqué que le moment le plus difficile était l'instant précis où il fallait changer de langage.

 

Écureuil dans un des nombreux parcs du quartier de Bloomsbury

Écureuil dans un des nombreux parcs du quartier de Bloomsbury

Bien entendu, j'ai arrêté d'écrire. Mon irrégularité incorrigible revint aussitôt. Mais peu importe. J'ai quitté l'auberge de jeunesse et me voici installée dans une colocation à Camden Town, non loin d'une église taguée au toit recouvert de pigeons, d'un bar de drag queens et d'un pub d'amateurs de black metal. Les devantures bigarrées du Camden Market me plaisent car elles reflètent bien Londres elle-même, internationale, disparate, illogique, motley (puisque c'est le mot que je cherchais). Il me suffit de quelques secondes pour croire passer d'un pays ou d'une culture à l'autre. Mais c'est illusoire, et l'important est de se préserver de cette superficialité. On en revient à l'un des problèmes fondamentaux : comment concilier variété et profondeur, interdisciplinarité et connaissances précises, ou encore, comment tout voir sans tout survoler ? J'ai plutôt l'habitude de croiser ceux que j'appelle les « analystes », qui restent dans leur domaine précis et y excellent, mais j'ai toujours admiré les autres tout en les détestant, ceux que j'appelais « les sophistes », parce qu'ils font semblant de tout connaître mais ont en réalité seulement effleuré la surface de multiples domaines. On pourrait parler aussi de «caméléon» mais cela dénote une inauthenticité qui n'est pas forcément présente. Ce que j'admire, c'est ceux qui ne font pas que prendre les codes de la portion d'univers à laquelle ils s'intéressent, mais qui parviennent à en faire presque une seconde nature, pour un temps donné. En réalité, on pourrait les appeler les « voyageurs », même s'il me faudrait un mot plus précis. Mais tous les sophistes ne sont pas « voyageurs ». Ils ont en commun avec eux la capacité de passer d'une discipline à une autre, de s'adapter en toutes circonstances, mais les premiers n'ont qu'une apparence de maîtrise et se feraient rapidement vaincre par les experts, alors que les « voyageurs » ont la capacité de s'investir intensément dans chaque domaine qu'ils effleurent. Ils changent rapidement d'intérêt, ils ne restent pas en place dans une discipline ou un lieu spécifique, mais ils savent reconnaître leur méconnaissance sur certains points, ce que peut avoir de superficiel leur approche, et, surtout, ils font de leur mieux pour ne pas se laisser avoir par des raccourcis. J'étais trop timide et trop perfectionniste pour être « voyageuse », même si je sais qu'au fond je le suis plus qu'analyste, mais maintenant, à Londres, j'aurais peut-être la chance de le devenir. Il y a tant de choses à voir, je ne pourrais jamais me concentrer sur une seule.

Pourquoi de telles réflexions? Parce qu'il s'agit de vivre neuf mois dans une ville internationale, de savoir s'adapter à des accents complètement différents, tout en n'oubliant pas que la seule culture à laquelle j'aurais véritablement accès ici est la culture anglaise.

Un des nombreux tags de Camden

Un des nombreux tags de Camden

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